RABELAIS

UN MYTHE, UN HOMME, UNE ŒUVRE

LE MYTHE
LA VIE DE RABELAIS
ENFANCE ET ADOLESCENCE
LE MOINAGE
ETUDES, VOYAGES, LE MEDECIN
LES DERNIERES ANNEES
L'ŒUVRE
LES DEUX PREMIERS LIVRES
LE TIERS LIVRE
LE QUART LIVRE

 LE MYTHE

La popularité du nom de Rabelais est incontestable, mais elle repose en grande partie sur des idées reçues, des clichés simplistes, des lectures fragmentaires ou des anecdotes douteuses, bref sur une méconnaissance à peu près totale de l’homme et de l’œuvre. Aux origines de cette popularité paradoxale, il y a sans doute une double assimilation, précoce et tenace :

— D’une part, assimilation des personnages proprement rabelaisiens à leurs modèles, à leurs homonymes populaires, ces géants archaïques issus d’un fonds mythologique assez fruste ou du folklore rural ;

— D’autre part, assimilation des types repris ou crées par Rabelais (ou du moins des plus truculents d’entre eux) à l’auteur lui-même ; de Rabelais à Frère Jean des Entommeures, il n’y a pour certains qu’un pas, qu’on franchit un peu légèrement, et il est même arrivé que des critiques fort sérieux cèdent à cette tentation.

Cette assimilation, réductrice ou caricaturale, fonde en partie une légende dont on relève les premières manifestations très tôt, dans les années mêmes qui suivent la mort de l’auteur : c’est la légende d’un Rabelais gaillard, paillard, gaulois, apologiste des beuveries sans fin et des banquets monstrueux. Cette image de l’écrivain viveur, dont la philosophie se réduirait à une sorte d’épicurisme grossier apparaît déjà dans l’Epitaphe que compose Ronsard en 1554, première esquisse d’un portrait souvent repris par la suite : celui de l’artiste en buveur, « se touillant parmi les escuelles grasses ».

La légende du « bon compaignon », haut en couleur, amateur de bonne chère et de grasses plaisanteries, est d’autant plus difficile à corriger qu’elle est entretenue par une tradition anecdotique des plus fantaisistes, qui prête à Rabelais diverses facéties imaginaires, le met en scènes dans des situations drolatiques où il tient le beau rôle. Le «Quart d’heure de Rabelais » devient une manière d’expression proverbiale : après le goinfre dipsomane et rigolard, le moine débraillé qui se soucie moins du service divin que du service « du vin », voici le farceur sans scrupules qui emprunte à Panurge son esprit d’à-propos et son goût pour la mystification.

Au moins, ce Rabelais de légende, Homère de la mangeaille, chantre des ivresses rustiques, est-il évoqué avec une sorte d’indulgence complice, de connivence amusée. La méconnaissance de l’œuvre s’accompagne d’un préjugé favorable. Ce n’est pas toujours le cas : des esprits chagrins, puritains ou vétilleux ont stigmatisé l’irréligion, la grossièreté de langage d’un auteur qu’ils n’ont pas voulu comprendre. A côté du conteur truculent, il y a le prosateur ordurier, le scatologue complaisant qui s’attarde aux détails les plus gras ; ou, plus inquiétant, l’incroyant ricaneur, le blasphémateur lucianique qui tourne en dérision les institutions ecclésiastiques, bouffonne allègrement avec les textes sacrés. Les accusations de grossièreté, liées à l’évolution des mœurs et du goût, viendront après celles d’athéisme, révélatrices du violent climat de polémique religieuse qui marque toute la seconde moitié du XVIe siècle, et qu’il convient de replacer dans leur contexte.

C’est avec l’Age Classique qu’apparaissent les premières réticences, les jugements qui vont accréditer l’idée que le style de Rabelais est essentiellement ordurier. Même si sa crudité n’est mentionnée que comme l’une des composantes d’une écriture où le meilleur et le pire se côtoient, c’est cette crudité que l’on retient. On connaît les formules fameuses de La Bruyère : Rabelais — comme Marot — a semé l’ordure dans ses écrits, son livre est un monstrueux assemblage où l’on trouve une sale corruption, c’est « le charme de la canaille »... On oublie ou l’on feint d’oublier trop souvent que La Bruyère conclut en précisant que Rabelais va parfois jusqu’à l’exquis ou à l’excellent, qu’il peut être « le mets des plus délicats ». Il est vrai que le lecteur désinvolte qui voudrait se faire une opinion personnelle aurait peut-être moins de mal à repérer, çà et là, des expressions offusquantes qu’à interpréter le texte « à plus haut sens » ! Les réserves qui apparaissent dans les critiques de La Bruyère, puis de Voltaire, entre autres, s’expriment encore plus brutalement au XIXe siècle, où Rabelais, que l’on redécouvre, est particulièrement apprécié. Le morose Lamartine parle d’un « champignon vénéneux et fétide né du fumier du cloître du Moyen Age » ; on retrouve chez Taine la métaphore du fumier sur lequel se vautre le géant ivrogne, et George Sand évoque les « ordures » de celui qu’elle qualifie dans la même phrase de « divin maître » et d’« atroce cochon ». Aujourd’hui encore, le public cultivé admet que cette grossièreté, cette obscénité est caractéristique de la manière de Rabelais. On s’en déclare choqué ou l’on s’en amuse, mais il est rare qu’on cherche à contester cette critique ou cette condamnation, que sa banalité même devrait suffire à rendre suspecte. En revanche, il n’est plus guère question d’impiété ou d’athéisme. Les accusations portée jadis contre Rabelais se sont faites plus rares avec le temps, les passions, les haines et les déchirements s’étant apaisés. Aujourd’hui, la question de la religion de Rabelais reste essentiellement l’objet de controverses érudites, d’ailleurs fort dépassionnées depuis les travaux de Lucien Febvre, qui ont montré que le radicalisme des thèses d’Abel Lefranc* en faveur d’un Rabelais athée était difficilement acceptable.

Le lecteur simplement curieux ne se portera pas naturellement vers ces discussions de spécialistes. Soucieux d’en savoir un peu plus, il ouvrira quelque manuel de littérature où il découvrira un Rabelais bien différent, un humaniste presque grave, dont les bouffonneries n’ont d’intérêt que par le sens qu’il faut savoir y découvrir : « la substantifique moelle ». Alors, se demandera-t-on, où est la vérité, quel est le vrai Rabelais? Si l’on ne peut se fier aux critiques, peut-on se fier aux biographes ? Ce que nous savons de la vie de l’homme peut-il nous aider à mieux connaître l’écrivain, à éclairer son œuvre ? Il est permis d’en douter, tant il reste dans cette biographie rabelaisienne de lacunes, d’incertitudes, de faits douteux, et cela malgré une quantité considérable de travaux érudits, d’essais et d’articles publiés depuis près d’un siècle. (Retour au sommaire)

LA VIE DE RABELAIS

ENFANCE ET ADOLESCENCE

Le plus souvent, les manuels de littérature font naître Rabelais en 1494, à La Devinière, près de Chinon. Abel Lefranc a même avancé la date du 4 février, date établie « par suite d’une série de remarquables déductions approximatives », pour reprendre une formule quelque peu ironique de Manuel de Diéguez. En vérité, aucun document ne permet d’établir de façon irréfutable la véritable date de naissance de l’auteur. Une copie tardive de son épitaphe (datant du XVIIIe siècle) indique qu’il serait mort en avril 1553, âgé de soixante-dix ans, ce qui le ferait naître en 1483. Cette date est controversée pour des raisons de vocabulaire : Rabelais, dans une lettre qu’il adresse à Guillaume Budé en 1521, se qualifie d’adolescens, terme qui ne pourrait s’appliquer à un homme de trente-huit ans, disent les uns, terme purement rhétorique, disent les autres, qui indique une relation déférente d’élève à maître et ne permet pas de tirer des conclusions biographiques. Querelles d’érudits que nous laisserons aux spécialistes !

Le lieu de naissance est tout aussi incertain : on sait que le père de Rabelais, Antoine Rabelais, avocat royal chinonais (et non comme on l’a parfois prétendu apothicaire ou même aubergiste !) possédait cette propriété de La Devinière, qu’on visite encore aujourd’hui, mais rien n’indique que notre auteur y ait vu le jour. Ce n’est qu’une tradition, alimentée par l’évocation des plaisirs rustiques du jeune Gargantua, par la bonne connaissance des choses et des gens du terroir qui se manifeste en maints endroits de l’œuvre.

On n’a guère plus de renseignements sur les premières études : des conjectures, des probabilités plus que des certitudes. Le jeune Rabelais aurait reçu son rudiment chez les Bénédictins de l’abbaye de Seuilly, plus tard il a dû faire des études de droit et son noviciat chez les Cordeliers de la Baumette, près d’Angers ; aucun témoignage ne nous est parvenu de ces années d’apprentissage. On peut toutefois supposer que Rabelais fut formé selon les méthodes scolastiques, pesantes et répétitives qu’il dénoncera plus tard avec une plaisante férocité. (Retour au sommaire)

LE MOINAGE

Nous ne possédons aucune donnée chronologique fiable antérieure à mars 1521, date à laquelle il écrit pour la seconde fois à Guillaume Budé (de leur correspondance, on n’a conservé que cette lettre, utilisée comme on l’a vu pour des questions biographiques). Rabelais est alors prêtre et moine franciscain au couvent du Puy-Saint-Martin, à Fontenay-le-Comte. Avec son compagnon, Pierre Amy ou Lamy, il étudie le grec, fréquente des juristes lettrés, Amaury Bouchard et André Tiraqueau, dont les controverses à propos du statut juridique et social des femmes trouveront un écho dans le Tiers Livre quelques années plus tard.

Rabelais traduit Hérodote lorsque la Sorbonne interdit l’étude du grec, inquiète de ce vent d’humanisme qui souffle jusque dans les couvents et qui s’accompagne d’un désir de revenir à la lettre même des textes sacrés. Cela risque d’amener à des interprétations personnelles, voire à l’hérésie. Les livres grecs seront confisqués. Rabelais saisit, semble-t-il, ce prétexte pour quitter alors son ordre (il obtient un indult papal qui l’y autorise) et rejoint celui des Bénédictins, à Saint-Pierre de Maillezais, non loin de Fontenay-le-Comte. Il devient le secrétaire et le familier de l’évêque Geoffroy d’Estissac qu’il accompagne dans ses déplacements en Poitou et ses séjours au prieuré de Ligugé. Pendant cette période heureuse (1524 à 1526) il continue à fréquenter les lettrés, notamment le poète Jean Bouchet, les étudiants et les juristes de l’Université de Poitiers, où il complète ses connaissances en matière de droit. Il poursuit ses travaux personnels, traduit peut-être des passages de Lucien. (Retour au sommaire)

ETUDES, VOYAGES, LE MEDECIN

Entre 1527 et 1530, on perd la trace de Rabelais. Certains biographes l’imaginent faisant comme Pantagruel une sorte de tour de France universitaire, s’arrêtant successivement à Bordeaux, Toulouse, Bourges, Orléans... Il semble plus probable qu’il séjourne assez longuement à Paris, où il fréquente une veuve qui lui donnera deux enfants (une demande en légitimation a été retrouvée dans les archives du Vatican).

On retrouve Rabelais en 1530. Il a quitté l’habit monacal, mais son expérience de la vie claustrale marquera de nombreux passages de son œuvre où les moines sont quelque peu malmenés. En 1530, il est inscrit comme étudiant à la Faculté de Médecine (il a donc au moins 36 ans). En novembre ou décembre, il est bachelier en médecine, ce qui suppose des connaissances acquises antérieurement.

En 1531, il donne un cours de stage dans un esprit résolument humaniste, puisque ce cours consiste en un commentaire du texte grec des Aphorismes d’Hippocrate et du Petit art médical de Galien, qu’on étudiait jusqu’alors dans de mauvaises traductions latines.

En 1532, il est médecin à Lyon, à l’Hôtel-Dieu de Notre-Dame-de-Pitié, poste qu’il occupera jusqu’en 1535. Ce sont des années fécondes : Rabelais publie, traduit, écrit et va commencer son œuvre proprement littéraire. Il édite les Lettres médicales de Manardi (célèbre médecin de Ferrare), les Aphorismes d’Hippocrate, le Testament de Cuspidius — un texte apocryphe de la fin du Moyen Age — et surtout Pantagruel (probablement en 1532) et Gargantua en 1534. De ces années-là encore datent la Pantagruéline Prognostication et une édition de la Topographie de la Rome antique de Marliani.

La réputation de Rabelais en tant que médecin est grande, et attestée par les témoignages de l’époque. Sa renommée lui vaut la protection du cardinal Jean du Bellay, cousin du poète, qu’il accompagne à Rome pendant l’hiver de 1533-1534, puis en 1535-1536, après avoir abandonné ses fonctions à l’Hôtel-Dieu de Lyon. Suit une période de voyages, période active et mouvementée, au cours de laquelle il accompagne ses protecteurs, régularise une situation ecclésiastique complexe, poursuit parallèlement ses activités de médecin, d’humaniste et de lettré ; il doit se défendre aussi contre les attaques de ses adversaires.

En 1537, il assiste à Paris à un banquet en l’honneur d’Etienne Dolet ; il obtient à Montpellier le grade de licencié en médecine, puis celui de docteur. On le retrouve encore à Lyon, où il donnera, l’année suivante, une leçon d’anatomie, et de nouveau à Montpellier, pour un cours sur le texte grec des Pronostics d’Aristote. En 1538, il est à Aigues-Mortes, lors de l’entrevue entre François Ier et Charles Quint ; en 1540, en Piémont, au service de Guillaume du Bellay. De retour en France, il publie à Lyon, une édition expurgée de Pantagruel et de Gargantua qui sera malgré tout condamnée par la Sorbonne, comme l’avait été le premier Pantagruel neuf ans plus tôt.

On perd encore la piste de Rabelais de 1543 (date de la mort de Guillaume du Bellay) jusqu’en 1546 où il publie sous son nom le Tiers Livre, aussitôt condamné. Il se réfugie alors à Metz, où il est appointé comme conseiller de la ville, mais remplit peut-être une mission diplomatique auprès des princes protestants. Il fera encore un séjour à Rome — le dernier — de 1547 à 1549 aux côtés du cardinal du Bellay. Pendant ce temps paraît à Lyon, l’édition partielle d’un quatrième livre (le Quart Livre) dont la version complète sera imprimée en 1552. L’ouvrage condamné par la Faculté de Théologie ne sera pas interdit et, comme le précédent, sera mis en vente en dépit des attaques conjuguées des catholiques et des réformés. (Retour au sommaire)

LES DERNIERES ANNEES

La biographie de Rabelais se referme sur l’image d’un homme d’Eglise, qui résigne en janvier 1553 des bénéfices obtenus probablement en 1545 et 1551, les cures de Saint-Christophe-du-Jambet (près du Mans) et de Meudon où il n’a vraisemblablement guère séjourné.

Comme la date de sa naissance, celle de sa mort reste incertaine. Le recueil d’épitaphes déjà cité indique le 9 avril 1553. C’est la date traditionnellement admise ; cependant des recherches récentes donnent à penser que Rabelais est probablement mort un peu plus tôt.

En 1562, paraît sous le titre L’Isle Sonante une suite incomplète du Quart Livre puis, en 1564 un Cinquième Livre, version augmentée de L’Isle Sonante, dont l’authenticité reste aujourd’hui encore discutée.

On voit que cette vie bien remplie, cette vie qui témoigne d’un continuel désir de voir et de savoir, cette vie engagée dans les événements culturels et politiques du temps, est autrement riche, active et studieuse tout à la fois qu’on ne pourrait l’imaginer si l’on s’en tient au mythe du joyeux buveur, de l’insouciant épicurien. Cela nous amène tout naturellement à reconsidérer une œuvre dont les morceaux choisis ne donnent peut-être pas une idée très juste. (Retour au sommaire)

L’ŒUVRE

A moins d’être historien ou seiziémiste, c’est bien l’œuvre qui nous importe aujourd’hui — plus que la vie de l’auteur —, cette œuvre dans laquelle on retrouve l’esprit et la pensée de l’homme, de l’humaniste, en même temps qu’un reflet des préoccupations, des aspirations de l’époque, des polémiques et aussi des conflits d’une période extraordinairement féconde. Et au-delà des espérances ou des inquiétudes d’un siècle riche en bouleversements, on déchiffre dans ce monument littéraire unique le témoignage d’une quête passionnée du sens de la destinée humaine.

Comme tous les grands auteurs, Rabelais écrit une œuvre qui propose, selon l’expression de Roland Barthes « des sens différents à un homme unique ». Le message humaniste est moderne, en ce sens qu’il n’est jamais caduc.

Cette œuvre, on la connaît mal. On conserve le souvenir plus ou moins flou de passages reproduits dans la plupart des livres scolaires : le Prologue du Gargantua, qui nous invite à rompre l’os pour trouver la substantifique moelle, les programmes d’éducation des jeunes géants, l’utopique abbaye de Thélème, ou l’épisode énigmatique des paroles gelées. On se souvient de citations détachées de leur contexte, qu’il faut citer à quelque détour de la conversation : « Somme, que je voie un abîme de science », « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », « Fais ce que voudras »... On se souvient d’anecdotes grivoises ou cocasses, comme l’anneau de Hans Carvel ou les moutons de Dindenault — devenus proverbialement moutons de Panurge ; on croit aussi savoir que l’œuvre abonde en passages obscènes, en évocations scatologiques auxquelles on fait allusion d’un air entendu, mais qu’on n’a pas toujours lus...

Il est vrai que cette œuvre où se trouve renfermé le fond de la philosophie de Rabelais, où l’on peut suivre l’évolution de sa pensée — selon un cheminement linéaire, de Pantagruel au Cinquième Livre et non, comme chez Montaigne, par retours successifs sur le texte —, cette œuvre est d’un accès difficile, peut-être même rebutant pour le profane.

La première raison en est évidemment la langue. Tous les auteurs du XVIe siècle sont difficiles ; le lecteur se heurte constamment à des problèmes de vocabulaire ou de syntaxe, cela est vrai pour Marot aussi bien que pour Ronsard ou Montaigne. Mais chez Rabelais il y a en plus une richesse et une singularité de langage extraordinaires : termes de dialecte, archaïsmes, mots forgés, emprunts aux langues anciennes rendent le déchiffrement du texte particulièrement hasardeux. On faisait remarquer récemment qu’il n’y a plus guère, aujourd’hui, que des spécialistes pour lire Rabelais, et dans des éditions qui consacrent une page sur deux aux notes et aux commentaires. C’est peut-être un peu exagéré, mais en tout cas pas complètement inexact.

Cependant, la langue n’explique pas tout : la vie quotidienne, les structures sociales, la conception du monde, la culture, au sens le plus large du terme, les croyances, les mentalités sont également différentes des nôtres. Nous sommes constamment désorientés, même lorsque nous avons affaire au Rabelais qu’on pourrait qualifier de réaliste, celui par exemple du Gargantua : on sait encore ce qu’est un cheval, mais qui fait la différence entre un genet, un guildin, un lavedan, un traquenard, un frison, un roussin, un cheval barbe ? Qui pourrait identifier tous les cépages que cite Rabelais, les types de faucons qu’il énumère, les deux cent dix-sept jeux de Gargantua ou les termes de marine qui abondent dans le Quart Livre ? Il faut ajouter à cela une érudition prodigieuse. Les connaissances de Rabelais dans les domaines les plus divers ne sont pas loin d’égaler celles qu’il souhaite voir acquérir à ses personnages. Dans le seul chapitre X du premier livre, on relève les noms d’Aristote, Laurent Valla, Bartole, Alexandre Aphrodisien, Proclus, Xénophon, Galien, Cicéron, Verrius, Tite-Live, Pline, Aulu-Gelle, Avicenne ; on y reconnaît des emprunts à Plutarque, à l’Ancien et au Nouveau Testament, à Erasme, à Virgile, à Marsile Ficin et Ravisius Textor...

Faut-il que le lecteur soit un « abîme de science », lui aussi pour affronter le texte ? Ce serait sans doute trop exiger, et se priver du même coup d’un grand bonheur. Passées les premières difficultés, pourvu qu’on s’habitue aux graphies déconcertantes, pourvu qu’on se résigne à ne pas identifier toutes les références savantes, qu’on accepte de laisser échapper quelques allusions inexpliquées, on découvre vite le plaisir du texte, et même dans les passages obscurs l’enivrante poésie d’un langage plein de sève et de suc. (Retour au sommaire)

LES DEUX PREMIERS LIVRES

Pantagruel est le premier livre du cycle à être composé et publié par Rabelais. Il est vraisemblablement imprimé et mis en vente à Lyon en 1532. Ce premier essai romanesque, signé de l’anagramme de son nom, « Alcofribas Nasier », s’inspire comme le Gargantua, qui paraîtra deux ans plus tard, d’un ouvrage populaire Les Grandes et inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua dans lequel sont relatés les exploits d’une famille de géants bien connus de la tradition folklorique. Pantagruel, pas plus que Gargantua, n’est une création originale de Rabelais, puisqu’il emprunte le nom d’un diablotin qui apparaît dans les mystères du Moyen Age.

La structure, à peu près identique, des deux premiers livres rappelle celle des romans de chevalerie : généalogie et naissance du héros ; années d’apprentissage, éducation ; découverte du monde ; exploits guerriers, suite à une invasion du domaine familial et instauration d’un ordre nouveau la paix revenue. La bouffonnerie, la démesure et le ton parodique ou satirique laissent affleurer les idées de Rabelais sur l’éducation, la religion ou la politique, mais c’est aussi tout un système philosophique, une réflexion sur la parole et le monde, les mots et les choses, dont les linéaments se dessinent en arrière-plan.

Le personnage central — Pantagruel ou Gargantua, géants susceptibles de revenir dans les chapitres dits « sérieux » à une taille plus modeste — est dès sa naissance placé sous le signe du prodigieux, de l’exceptionnel, du démesuré : Pantagruel voit le jour « l’année de la grande soif » et Gargantua, porté onze mois au ventre de sa mère naît enfin par l’oreille! Les pistes de lecture sont multiples et l’on ne saurait énumérer toutes les interprétations qui s’imposent, toutes les connotations qui confèrent au texte une vertigineuse polysémie: parodie des textes bibliques ou des romans médiévaux, allusions à des controverses juridiques, satire de disputations théologiques, jeu avec la démesure et les contre-valeurs carnavalesques, il y a tout cela dans ces chapitres qui défient l’exégèse. Une des significations les plus évidentes, c’est que dès l’enfance, les héros rabelaisiens manifestent une vigueur et un appétit hors du commun, comme il sied à des surhommes qui incarnent un idéal de dépassement, et qui portent en eux, par une sorte de prédestination naturelle, des richesses qu’il faudra faire fructifier.

Il y a ainsi chez Rabelais une sorte d’aristocratie intellectuelle et morale, des âmes bien nées, mais qui ne pourront s’épanouir complètement qu’avec le secours d’une pédagogie adéquate. Il faut se défier des seuls instincts animaux qui conduisent l’individu à des comportements aberrants. Le jeune Gargantua montre ainsi d’heureuses dispositions intellectuelles, mais il applique toute son ingéniosité à la recherche du torche-cul idéal, et son premier maître, un « sophiste », ne fait que lui farcir la tête d’inepties : il passe « cinq ans et trois mois » à lui apprendre l’alphabet. De même, la Bibliothèque Saint-Victor, que visite Pantagruel, renferme une invraisemblable quantité d’ouvrages saugrenus, qui ne peuvent guère l’aider à devenir, comme le souhaite son père, « un abîme de science » : on y dénombre près de 150 ouvrages dont les titres sont assez évocateurs : Ars honeste petandi in societate, les Fariboles de Droit, l’Eperon de Fromage, le Cul pelé des Veuves, la Martingale des fianteurs, le Tirepet des apothicaires, le Baisecul de chirurgie, etc. Ces titres, pris parmi tant d’autres, sont assez révélateurs de l’estime dans laquelle Rabelais tient la culture du Moyen Age.

Mais c’est l’occasion pour lui d’exposer ses idées en matière d’éducation : un programme démesuré dans lequel les activités physiques tiennent une place importante, où aucune minute n’est perdue. On apprend tout, on s’instruit à tout moment et en tout lieu, aucune activité n’est gratuite ni stérile. La belle lettre de Gargantua à son fils, l’éducation de Gargantua esquissent une pédagogie humaniste idéale, révélatrice d’un enthousiasme que n’ont pas encore attiédi les désillusions. Il convient peut-être de ne pas prendre ces pages au pied de la lettre, comme on le fait souvent : n’oublions pas que les aptitudes intellectuelles de Gargantua et de Pantagruel sont sans doute à la mesure de leurs capacités physiques !

Rabelais se souvient tout de même qu’il n’y a pas que des géants, des surhommes, et que notre nature nous impose des limites. A côté du héros, il y a l’anti-héros, l’individu qui ne peut réunir en lui toutes les qualités qui aboutissent à un être parfait, donc finalement inhumain. Il y a ainsi Panurge, le roué, le roublard, hâbleur et craintif, qui supplée par l’astuce et par le verbe à sa débilité physique. Il y a Frère Jean, qui à l’inverse, ne s’embarrasse pas de subtilités intellectuelles, mange et boit goulûment, mais fait preuve d’un solide bon sens et d’un courage peu commun. Il y a tous les compagnons de Gargantua et de Pantagruel, Epistémon, Gymnaste, Eudémon, Carpalim, qui incarnent divers talents, divers savoir-faire, diverses qualités et qui sont autant de composantes d’un Homme idéal et peut-être inaccessible.

Chacun porte en lui une part de richesse : d’où l’importance des relations humaines, de l’organisation sociale et politique. Le héros rabelaisien est d’abord le centre d’une petite communauté, d’une micro-société, avant que les événements ne révèlent des qualités — jusque là latentes mais sans doute innées — de chef militaire, puis de pacificateur et de souverain éclairé. Les faits guerriers, qui occupent une place importante dans les deux premiers livres, satisfont à la tradition narrative, mais au-delà de l’épopée cocasse et joyeusement sanglante, on aperçoit la réflexion politique : réflexion érasmienne sur la guerre juste et les vertus d’un pacifisme vigilant. Les agresseurs (le roi Anarche dans Pantagruel, Picrochole dans Gargantua) sont des personnages grotesques et odieux, des tyrans cupides et stupides que leur propre inanité voue à l’échec et à un châtiment qui les ridiculise définitivement : Picrochole, roué de coups par des meuniers finit comme « pauvre gagne-deniers » et le roi Anarche « crieur de sauce verte » est malmené par sa femme. Les vaincus redeviennent de grotesques personnages de farce, tandis que les vainqueurs sont élevés au statut d’allégories du pouvoir débonnaire. Ils n’ont d’autre but que de rétablir l’ordre et la paix, d’instaurer une période de prospérité, et le corps gigantesque du héros guéri de ses problèmes intestinaux, à la fin de Pantagruel se confond avec le pays purgé de ses troubles, rendu à une activité normale.

Dans les derniers chapitres du Gargantua est longuement décrite la fondation de l’abbaye de Thélème, lieu utopique dont la conception s’oppose en tout point à celle du couvent traditionnel, peuplé de reclus oisifs, inutiles à la société, ignares et disgraciés, représentants d’une religion sclérosée et contraignante, réduite à des pratiques douteuses ou ridicules. Thélème accueillera une communauté d’hommes et de femmes pourvus de tous les dons, une élite capable d’atteindre à un haut degré de raffinement culturel, appréciant le bien-être physique, le luxe, aussi bien que les joies de l’esprit.

C’est dans les deux premiers livres que le contenu du message rabelaisien paraît le moins ambigu : on y trouve à toutes les pages l’expression jubilatoire de la foi humaniste, d’un espoir et d’un appétit qui s’expriment dans une écriture optimiste et vigoureuse. La satire est parfois énorme, virulente, lorsqu’elle dénonce le formalisme juridique ou religieux, toutes les pesanteurs et les verbiages du « temps des hauts bonnets », cependant on ne ressent aucune amertume dans le ton. Le corps libéré rappelle ses exigences au mépris de toute censure, la chair exulte comme aux temps débridés du Carnaval, et à cette euphorie du corps répond l’ivresse de l’esprit, affranchi des carcans médiévaux, avide de découvertes nouvelles. (Retour au sommaire)

LE TIERS LIVRE

Il faudra attendre une douzaine d’années avant que Rabelais publie, sous son véritable nom cette fois, un nouveau livre. Ce Tiers Livre, qui paraît en 1546, ne constitue d’ailleurs pas exactement la suite attendue des exploits de Pantagruel et l’on peut penser que les lecteurs auront été déconcertés par la structure curieuse de l’ouvrage, qui relate la quête — ou l’enquête — picaresque que conduit Panurge pour savoir s’il doit se marier. Entre les chapitres initiaux, consacrés à un éloge paradoxal des dettes et des emprunteurs, et la conclusion qui célèbre curieusement le « pantagruélion », — un végétal qui ressemble fort au chanvre —, le lecteur suit un Panurge indécis, qui recourt à diverses méthodes de divination et prend les avis les plus divers. Il consulte une sibylle rurale, le muet Nazdecabre, le poète Raminagrobis, l’occultiste Her Trippa, Epistémon et frère Jean des Entommeures, le théologien Hippothadée, le médecin Rondibilis, le Philosophe Trouillogan, le fou Triboulet et le juge Bridoye. Au bout du compte, Panurge ne sait toujours pas s’il sera cocu et décide d’aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille, expédition qui fera l’objet d’un autre livre.

Ce Tiers Livre, qui prend pour point de départ les controverses féministes ou antiféministes de l’époque, dépasse rapidement le seul problème du mariage. Le rire et la bouffonnerie n’en sont certes pas absents, cependant les personnages ont mûri, et l’érudition qui se manifeste à chaque page transmue le texte en miroir du monde, microcosme ambigu où il convient de trouver sa propre voie. Le premier livre se refermait sur Thélème, lieu idéal, certes, mais lieu clos malgré tout où s’enfermaient les élus (l’interdiction « Ci n’entrez pas » est répétée quatre fois dans l’inscription mise à la grande porte pour écarter les indésirables). Le troisième livre s’ouvre sur une célébration de la circulation des biens, de l’échange, du dialogue. Tout au long des chapitres, les rencontres se multiplient, on découvre la diversité mouvante du monde. Rien n’est acquis, aucune réponse n’est définitive, aucun savoir infaillible, aucune certitude assurée. La quête de Panurge est exemplaire en ce sens qu’elle mime et résume la quête existentielle de chaque individu, responsable de son propre destin. Cette quête qui, pour l’homme, dure autant que la vie, se poursuivra pour Pantagruel et Panurge dans le Quart Livre, dernier ouvrage publié du vivant de l’auteur, riche, complexe, où la recherche du sens devient pour le lecteur moderne de plus en plus hasardeuse. On est loin de la transparente truculence du Gargantua et de la société heureuse et protégée des Thélémites. (Retour au sommaire)

LE QUART LIVRE

Une première version du Quart Livre, très incomplète, paraît à Lyon en 1548, chez l’éditeur Pierre de Tours, et vraisemblablement à l’initiative de celui-ci. On connaît trois éditions de ce texte manifestement inachevé (onze chapitres seulement). La version complète, publiée quatre ans plus tard, en comporte soixante sept. Ce dernier ouvrage — du moins le dernier dont l’authenticité soit incontestable — sera comme les précédents censuré par la Faculté de Théologie, mais néanmoins diffusé et vendu après une interdiction de quinze jours. Rabelais a obtenu en effet, en 1550, un privilège qui l’autorise à rééditer ses œuvres antérieures aussi bien que leur suite éventuelle.

Le Quart Livre est curieusement le plus engagé du cycle de la geste pantagruéline et le plus énigmatique, dans son recours constant à l’allégorie, à une symbolique et à une langue qu’on serait presque tenté de qualifier de surréaliste avant la lettre.

Cette odyssée de Pantagruel et de ses compagnons en quête de l’oracle de la Dive Bouteille, qui devrait donner à Panurge une réponse à ses interrogations, se présente comme une parodie des récits de voyageurs ou de navigateurs, pleins de choses merveilleuses, de monstres et de prodiges (Rabelais, comme toujours, partage les goûts et les curiosités de ses contemporains). On aborde dans des lieux étranges, d’autant plus étranges qu’ils ne sont parfois que le reflet caricatural d’institutions familières dont les ridicules et les outrances finissent par passer inaperçus, étonnante pérégrination où le délire utopique se mêle au travestissement du réel.

On fait escale dans l’Ile de Nulle Part, on rencontre une nef de marchands (et c’est l’épisode fameux des moutons de Panurge), on découvre l’Ile des Chiquanous, où vivent huissiers et plaideurs, on essuie une tempête, on recueille des paroles gelées, on découvre l’Ile de Tapinois, où vit Carême-Prenant, l’Ile des Andouilles, celles où vivent Papefigues et Papimanes, celle où règne Messer Gaster, le Ventre Omnipotent, adoré des Gastrolâtres. Ce livre est pour les exégètes une mine inépuisable de significations, d’évocations allégoriques ou simplement satiriques.

A la fin de cet extraordinaire périple, on n’a toujours pas le mot de la bouteille, mais on quitte le livre ébloui par tant d’invention verbale, tant d’érudition, confondu aussi par la violence jamais atteinte d’un discours satirique qui vise les institutions juridiques, mais surtout ecclésiastiques, Rome et le Pape. Le chapitre dans lequel Frère Jean évoque les miracles advenus par la vertu des Décrétales, textes émanés de l’autorité papale, est plein d’une verve vengeresse et savoureuse.

L’humanisme militant des premiers textes se teinte ici de quelque scepticisme, le fond de la pensée religieuse est moins discernable, moins marquée d’évangélisme, même si Rabelais n’a pas perdu sa foi en l’homme, son désir de savoir, de chercher des réponses aux questions que l’homme se pose éternellement sur sa place et sa destinée — sans sacrifier pour autant les valeurs morales et sociales à la vaine spéculation métaphysique.

On hésite à tirer des conclusions du Cinquième Livre dans la mesure où l’on ne sait pas précisément quelle part du texte revient à Rabelais. Cependant, on est tenté de croire que la fin de cet ultime voyage à travers les images, les symboles et les mots est bien conforme à l’esprit de Rabelais, au dernier état de sa philosophie.

La révélation de la Dive Bouteille, se réduit à un seul mot : « Trinch ! » (« Bois »), qu’on nous invite malicieusement à interpréter au pied de la lettre ou presque (alors qu’on prétend nous mettre en garde contre une interprétation simpliste) : « Et ici maintenons que non rire, mais boire est le propre de l’homme ; je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes ; je dis boire vin bon et frais ». On nous incite, ce faisant, à une lecture « à plus haut sens » et la pontife Bacbuc conclut : « Soyez vous-même interprète de votre entreprise ».

Belle conclusion qui nous renvoie à notre propre liberté, réaffirme la confiance dans la nature humaine et dans la société des hommes de bonne volonté, éclairés, charitables et coopérateurs de Dieu, selon une formule empruntée à Saint-Paul.

Il faut relire Rabelais. A une époque où resurgissent les sectarismes haineux, les idéologies bâties sur la sottise et le néant intellectuel, l’intolérance et le mépris, les révoltes dérisoires et les enthousiasmes futiles, son message n’a rien perdu de son actualité, son œuvre demeure comme un merveilleux hymne à l’intelligence, à la générosité et à la joie de vivre. (Retour au sommaire)

Michel Renaud
(d’après une conférence donnée dans le cadre des Rencontres « Notre Histoire », Loches, mai 1988)

 


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