Voile et handicaps
« LA MER, LE HANDICAP ET LA VOILE »
Dr François MOUTET (1), Dr T. HUBERT (1),
M M.-M. JOSSO (1),
M. A. BERTELLOT (1),
M. G. SEDALLIAN (2)
Pour ceux qui y sont nés ou qui y
habitent, la mer représente un élément indispensable à leur environnement. Elle berce
leur quotidien.
Elle est personnalisée : « la
mer est belle », « ça sent la mer ». On utilise tous les stimulis
sensoriels pour lapprécier.
Pour ceux qui y travaillent, la mer est un
élément nourricier avec qui lon compose. Tantôt elle est prolifique, « la
pêche est bonne aujourdhui », tantôt elle est cruelle quand elle se
déchaîne et met en danger le matériel et la vie humaine.
Elle fait alors appel à de formidables
démonstrations de solidarité.
Pour ceux qui y passent leurs vacances et
leurs loisirs, la mer est un élément de bien être, de remise en forme et de pratiques
sportives.
Par limmensité quelle
représente, elle facilite limaginaire, le rêve et les sensations de liberté.
La pratique de la voile, quelle soit
de loisir ou sportive, requiert des qualités physiques et humaines qui, dans cet ensemble
environnemental naturel, peuvent être exploitées comme facteurs de rééducation, de
réadaptation et dinsertion en faveur de la personne en situation de Handicap.
La définition de Handicap et surtout de
la notion de situation de Handicap a fait lobjet depuis une trentaine dannées
de nombreux travaux et recherches.
Dorigine anglaise le mot Handicap,
littéralement « Hand in Cap » (la main dans le chapeau), traduisait une situation
négative, défavorable, de celui qui avait tiré le mauvais numéro.
Au début des années 80, WOOD
définissait le Handicap comme la conséquence désavantageuse de lésions et de
perturbations fonctionnelles responsables dincapacités.
Plus récemment et cest une notion
qui prévaut aussi bien chez les auteurs anglo-saxons (FOUGEROLLAS) que français (J.-M. ANDRE ; C. HAMONET), le Handicap est défini comme
une situation vécue et relative entre les capacités dun individu et lenvironnement
dans lequel il évolue.
J.-M. ANDRE parle dune expression
conflictuelle résultant dune triple confrontation dun individu, dun
projet et dun environnement.
C. HAMONET parle dune situation
tri-dimensionnelle entre le corps, les capacités de lindividu et les situations de
vie dans un environnement auquel se sur-ajoute la dimension subjective du point de vue de
la personne.
Dun constat statique, la notion de
Handicap a évolué vers une situation dynamique relative résultant de capacités à
exploiter dun individu évoluant dans un contexte environnemental ouvert et sadaptant
aux différentes perturbations.
Cest souligner le rôle primordial
que peut jouer lenvironnement pour diminuer au maximum les situations de Handicap
pour donner ou redonner à lindividu sa place entière et son rôle dans la
société.
Quelles que soient leurs origines
(traumatiques, médicales ou dégéné-ratives), les déficiences et les incapacités
conduisant à la situation de Handicap peuvent se classer en trois grandes catégories de
perturbations fonctionnelles.
Les atteintes concernent tous les troubles
fonctionnels secondaires aux atteintes cérébrales (traumatismes crâniens, acci-dents
vasculaires cérébraux maladies neurologiques dégénératives avec loca-lisation
cérébrale
) responsables de troubles de la perception de linformation, de la
compréhension et de lexécution en retour. Il en résulte des perturbations de la
mémoire, de lattention, de la stratégie, avec une mauvaise restitution des
informations par les moyens verbaux (la parole) ou non verbaux (la mimique ou les signes),
dans un contexte de mauvaise appréciation de la situation.
Ces atteintes concernent tous les troubles
secondaires aux atteintes traumatiques, orthopédiques ou neurologiques du tronc et des
membres (fractures, entorses, lésions musculaires, atteintes neurologiques ou
périphériques) responsables de troubles de lexécution du mouvement, de sa force,
de son contrôle, de sa finalité fonctionnelle et de sa répétition.
qui conditionnent létat général dun
individu
Ces atteintes concernent les troubles
secondaires aux atteintes de la sphère cardio-vasculaire, respiratoire, digestive,
urinaire ou cutanée, mais aussi du système endocrinien et neuro-végétatif.
Au-delà des causes anatomiques et
physiologiques, les troubles fonctionnels qui en découlent sont aggravés par la
sédentarité, limmobilisme et lalitement
Quelle soit pratiquée en dériveur,
en solo ou sur un quillard au sein dun équipage, la pratique de la voile nécessite
des qualités physiques et psycho-comportementales utilisables pour la rééducation en
milieu situationnel.
Tracer une route, estimer le bon cap, le
tenir, juger de létablissement de la voilure par rapport au vent, étarquer ou non
la voile, tenir compte des informations météorologiques, du bon positionnement des
équipiers sur le bateau, donner les bons ordres à léquipage, savoir les
communiquer, mobilisent des aptitudes attentionnelles, de mémorisation, de stratégie, dappréciation
des situations, de communication, qui sont autant déléments à exploiter dans un
travail de neuro psychologie et dorthophonie.
Remonter une ancre, hisser la voile, la
border, manuvrer au winch, se déplacer sur le bateau, se tenir en équilibre,
changer de bord, mobilisent des aptitudes physiques, tantôt en finesse, toujours en
coordination avec une bonne proprioception, qui peuvent être exploitées dans un travail
de re-programmation neuromusculaire de kinésithérapie, dergothérapie ou de
psychomotricité.
Les mouvements du bateau par le clapot, le
roulis et le tangage, la vie au grand air, sont autant déléments stimulateurs et
mobilisateurs des masses musculaires et cutanées, des fonctions cardiovasculaires,
respiratoires, digestives et urinaires. Ils contribuent au maintien et au renforcement de
létat général indispensable au bon déroulement de la rééducation.
Le bateau est un univers limité dans ses
dimensions et dont lespace est très étudié fonctionnellement. Leur conception et
lergonomie actuelle privilégient les bateaux spacieux, ventrus, avec un large pont
et un cockpit généreux. Le carré présente souvent une hauteur sous barrots permettant
la station debout. La descente est facilitée. Des points dancrage et des rampes
multiples existent pour optimiser les appuis et les déplacements. Les cabines et les
toilettes sont confortables et préservent lintimité.
Dans le cockpit, les drisses et les
écoutes sont ramenées à portée de mains du barreur avec un repérage aisé et la
démultiplication des winchs facilitant les manuvres.
La vie sur le bateau nécessite une bonne
entente, une bonne coordination de léquipage et une solidarité entre ses membres
avec des rôles bien définis, une entraide et une reconnaissance des capacités de lautre.
« Le plus malade nest pas souvent celui que lon croit ».
Tout cela permet loptimisation de la
marche du bateau et la réalisation dobjectifs de navigation que lon soit en
croisière ou en régate.
Le bateau est donc un bon outil de
réadaptation, permettant la confrontation dynamique dune personne avec un
environnement. Elle constitue la base dun travail dergothérapie et de
réinsertion dans un milieu de vie. Ce travail favorise une évaluation en situation de laccessibilité,
de lintégration humaine et du regard des autres.
Les établissements de rééducation et de
réadaptation fonctionnelle situés en bord de mer, peuvent sen servir comme un
élément majeur environnemental dans le processus de lutte contre les situations de
Handicap.
La mer est le lien naturel qui unit létablissement
de soins et le monde socio-professionnel qui lentoure.
La navigation de plaisance permet les
rencontres entre les différents acteurs dune région au travers dactivités
sportives ou de loisirs.
Les professionnels de la mer et de la
construction-réparation navale, côtoyant les personnes handicapées, peuvent aider leur
intégration en facilitant leur adaptation dans le tissu professionnel et en leur faisant
bénéficier des nouvelles technologies. Si celles-ci aident les personnes valides, elles
aident forcément les personnes handicapées
et inversement.
Lutilisation dun bateau comme
outil de rééducation et de réadaptation de façon régulière et lorganisation dévènements
nautiques dans lesquels les personnes handicapées sont accueillies, correspondent
finalement à lobjectif fondamental qui est de considérer la personne handicapée
comme actrice dune société, en lui offrant ce sentiment dexistence, de
liberté et de rêve partagé que seule la mer sait procurer.
« Homme libre toujours, tu chériras la mer » disait BEAUDELAIRE
« Grande est notre faute si la misère de
certains découle non pas des lois naturelles mais des institutions » disait aussi C.
DARWIN.
Cest la dignité dune
société que de permettre à chacun de ses membres de réaliser autant que faire se peut,
et malgré les différences, une vie pleine et entière.
Cest la richesse quapporte le
monde maritime avec une de ses composantes comme outil de rééducation et de
réadaptation : la navigation à voile.
1- Centre de Pen Bron
44420 LA TURBALLE
2- Association de réinsertion : SILLAGE
44500 LA BAULE
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